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 TRIBUNE LIBRE


11/5/2008
Opinion publi
ée dans l'Orient-Le-Jour


Au piège de la victoire

La meilleure des défenses est souvent l’attaque. Après un an et demi de crise, c’est cette règle d’or de la science militaire que vient d’appliquer le Hezbollah pour modifier de fond en comble, à son avantage, les données du problème libanais. Comme toute chose a un prix cependant, il lui aura fallu pour cela jeter aux orties une autre règle non point d’or, mais de bois, celle-là : une règle qu’il affirmait s’être imposée, une règle qui n’a jamais fait trop illusion au demeurant, celle de ne jamais tourner ses armes contre des Libanais.

Pour autant, ce n’est même pas une guerre préventive qu’a lancée le parti de Dieu afin de se rendre maître des quartiers ouest de la capitale. Car aucune main ne le menaçait, qu’il convenait de trancher vite fait, comme s’y engageait mercredi à la télévision Hassan Nasrallah. À aucun moment il n’a été question, pour l’establishment politique du moins, de le désarmer par la force. Et même quand fut ordonnée l’ouverture d’enquêtes sur ces abus caractérisés que sont la surveillance par caméra des pistes de l’aéroport international de Beyrouth et la mise en place d’un réseau de télécommunications privé, il était évident pour tous que le gouvernement n’avait guère, là, les moyens de sa politique : que ces deux affaires étaient promises aux arguties du débat politique comme aux légendaires lenteurs de la machine judiciaire. Par sa fulgurance et sa violence, mais aussi par les inacceptables exactions qui l’ont accompagnée et qui n’avaient d’autre objet que d’intimider, de terroriser, l’offensive du Hezbollah apparaît bel et bien, dès lors, comme un plan minutieusement élaboré, lentement mûri et qui n’attendait que le jour J pour être appliqué.

Au plan psychologique et de la propagande, l’opération aura été précédée d’une incroyable prestation dans l’art de retourner contre l’adversaire les mêmes arguments qui vous sont opposés. Ainsi, et à titre d’exemple, l’AIB pris en otage au mépris de toutes les lois ? Rien qu’un corridor par où étaient acheminés armes et argent à ces traîtres et vendus de gouvernants, a cherché à faire accroire une milice notoirement fondée, armée et financée par l’Iran. Le déchaînement de violence, le vandalisme, l’élimination des organes d’information du Courant du futur auront donné peu après un éloquent spécimen des vertus démocratiques, civilisées, dont l’opposition n’a cessé de se réclamer.

De même, ce n’est absolument pas un coup d’État qu’a opéré le Hezbollah : si coup il y a bien en effet, c’est en réalité un coup de non-État. Pour avoir violé sa promesse solennelle de ne tirer en aucune circonstance sur d’autres Libanais, pour avoir fait d’une manifestation à caractère social un mouvement de désobéissance civile vite mué en agression militaire, ce parti perd toute crédibilité en ce qui concerne la myriade d’autres engagements contractés sur la place publique. C’est bel et bien l’essence, sinon la totalité du pouvoir, qu’il convoite, même s’il ne revendique qu’une simple, normale et banale association. Et cette énorme part de pouvoir, avec toutes les connexions extérieures qu’elle implique, le Hezbollah ne pourra jamais l’imposer à tous les Libanais. Ce n’est pas une république nouvelle, mais des ruines de république que peut engendrer une telle démarche. Tout cela, le Hezbollah, qui a les dents bien longues, mais qui aura sans doute du mal à digérer son triomphe, devrait en prendre conscience, ne serait-ce que par devoir de loyauté à l’importante communauté libanaise dont il assume le destin. Devraient en prendre conscience aussi ceux des alliés qui plastronnent au spectacle de cette nouvelle (et divine ?) victoire et qui ne dédaigneraient pas une gloriole présidentielle sur ces ruines de république.

Un gouvernement assiégé, mais qui ne peut se dédire et annuler ses dernières décisions sans perdre la face et même bien davantage ; et en face, une organisation armée décidée à récolter tout de suite les fruits de son aventure : par sa gravité, le rébus actuel ne laisse d’autre arbitre en place que le commandant de l’armée, qui se trouve être aussi le président virtuel du pays, si tant est bien sûr que les appuis qui lui ont été exprimés de toutes parts sont tous sincères. Dans l’ensemble, c’est un comportement exemplaire qu’avait eu l’institution militaire depuis le séisme de l’an 2005. Ce n’est pas l’accabler, ce n’est pas méconnaître les précautions qu’exige le souci de sa propre cohésion que de constater qu’en maintes occasions durant ces derniers jours elle a été prise en défaut. Et ce n’est pas pousser l’armée au suicide que de lui rappeler le plus élémentaire de ses devoirs, c’est-à-dire la protection et la défense de l’autorité légale, mais aussi des services publics.

Sagesse et doigté sont de rigueur bien sûr. En revanche, toute tentation manœuvrière ne serait qu’une porte ouverte à toutes les compromissions. Là aussi, c’est sur des ruines de république que se seraient hissées les étoiles d’épaulette…

Issa GORAIEB



9/5/2008
Opinion publi
ée dans l'Orient-Le-Jour


La loi du plus mort

Un parti qui a pour raison d’être, pour irréductible vocation, la guerre peut-il humainement être facteur de stabilité et de sécurité dans les affaires domestiques ? Et ce parti peut-il se targuer d’être celui de Dieu sans susciter, à la longue, la méfiance de tous les autres enfants que compte ce même et unique Dieu ?

Cette double interrogation, les derniers jours sont venus lui donner un brûlant regain d’actualité. Éclipsée un moment (mais à aucun moment occultée) par la crise présidentielle et les stériles discussions à distance sur un gouvernement d’union, la question de l’armement du Hezbollah occupe à nouveau le centre du débat national : un dossier assez explosif comme cela, soudain réouvert, de surcroît, dans le plus inflammable des contextes sécuritaires. Boudée par une bonne partie des syndicats, la grève pseudosyndicale de mercredi décrétée contre la vie chère aura vite été récupérée ainsi – et dévoyée – par ceux qui, depuis des mois, s’acharnent à dénier toute possibilité de vie au gouvernement ; et par-delà le gouvernement, à l’État.

De fait, ce n’est pas pour réclamer davantage de pain, mais pour s’assurer le douteux monopole de la poudre que les trublions ont envahi les rues, incendié des pneus, coupé des routes, agressé des individus, attenté – au lance-roquettes RPG parfois – à des biens publics et privés. D’autres barricades érigées en réaction, à Beyrouth et en province, ont achevé de compartimenter, de saucissonner un pays qui tire une gloire imméritée de sa passion pour la coexistence, et qui n’a tiré nulle leçon des sombres expériences du passé. Et parce que la poudre ne saurait connaître de monopole, parce que certains mots peuvent causer autant de dégâts que des obus, des fusillades en règle ont éclaté en plusieurs points de Beyrouth-Ouest, à peine Hassan Nasrallah venait-il de clôturer, hier après-midi, une conférence de presse des plus attendues.

Cette prestation n’aura pas manqué d’assertions aussi incongrues que graves. Parodiant Yasser Arafat circa 1974, qui prenait la parole à l’ONU le fusil dans une main et une branche d’olivier dans l’autre, Nasrallah n’a offert d’autre alternative toutefois qu’une humiliante reculade du gouvernement, ou alors la guerre, une guerre. La contre-
proposition avancée en soirée par le chef de la majorité parlementaire n’en paraît que plus raisonnable : en échange d’une réouverture des routes, immédiatement suivie d’une élection présidentielle, c’est à l’armée que serait confiée la gestion pratique des dossiers de la surveillance illégale des pistes de
l’aéroport de Beyrouth et du réseau de télécommunications pirate.

Il reste que l’armée elle-même n’a pas trop droit à des cadeaux : Nasrallah voit bien en celle-ci la seule institution étatique encore debout, mais il ne manque pas de la placer dans la plus embarrassante des situations, la condamnant, à terme, à l’inaction (et donc à la déchéance) ou bien alors à une intervention à hauts risques. La main qu’il se promet de trancher au besoin, c’est aussi, c’est même surtout, celle d’une armée dont le Hezbollah se voulait, jusqu’à ce jour, l’indispensable auxiliaire.

Le plus incroyable est pour la fin : à en croire Nasrallah, l’État n’est rien d’autre qu’une association de malfaiteurs et de vendus, même pas une milice ; en revanche, la milice est l’État ! Rarement prétention à la conquête du pouvoir aura été plus explicite ; rarement aussi les accusations – visant surtout le leader druze Walid Joumblatt et tout fonctionnaire qui accepterait de succéder au chef de la sécurité de l’AIB, limogé mardi – n’auront autant ressemblé à des incitations au meurtre.

Pour la République tout entière, c’est tout autant, désormais, une question de vie ou de mort. Que sévisse l’État, et il risque le naufrage dans un océan de violence. Qu’il laisse faire, il meurt aussi, mais à petit feu.


Issa GORAIEB



6/5/2008
Opinion publi
ée dans l'Orient-Le-Jour


Le Liban, terre de constante confrontation entre deux modèles étatiques, oriental et occidental

L’interview de Joseph KHOURY recueillie par Michel HAJJI GEORGIOU


« Le désordre libanais ». Tel est le titre de l’ouvrage de Joseph Khoury, consultant en géopolitique installé à Paris, qui avait été censuré au Liban dès sa sortie en 1998 (chez L’Harmattan) par la Sûreté générale, laquelle n’avait pas hésité à effectuer des descentes dans plusieurs librairies de Beyrouth pour saisir les exemplaires exposés. Dans ce livre, qui propose une analyse de la problématique libanaise sous un angle inédit, hors des schémas traditionnels, Joseph Khoury « revisite l’histoire des batailles » au Liban sous un angle socio-stratégique, comme un diagnostic du désordre libanais, « dégagé du brouillard idéologique ». Le Liban est une terre de confrontation entre deux modèles étatiques « transhistoriques », l’État oriental (terrestre) et l’État occidental (naval), qui agissent à travers leurs relais locaux respectifs. Ces relais locaux sont devenus le « combustible d’une hégémonie alternée qui fait que les uns n’espèrent plus la liberté que débarquée d’une frégate occidentale et les autres ne conçoivent la leur qu’à l’ombre du char d’un conquérant oriental », écrit Joseph Khoury. L’ouvrage analyse, sur le plan tactique et socio-stratégique, la bataille d’Amioun (695), qui fonde d’après l’auteur la nation maronite et le Liban contemporain, puis les batailles qui instituent/ferment les « cycles de domination impériale » qui se sont succédé ensuite au Liban : la conquête mamelouke (1292-1305), qui institue le cycle de domination orientale ; le soulèvement maronite contre cette domination (1858-1860), les quatre expéditions navales occidentales qui ponctuent le cycle occidental qui va succéder au cycle oriental, après l’échec de l’institution d’un code maronite autonome (1860, 1920, 1958, 1983), et la poliorcétique (art du siège en grec) syrienne contre le réduit maronite qui se conclut par le « phénomène Aoun », qui conduit les maronites à un « suicide stratégique » ouvrant la voie à l’invasion syrienne du réduit chrétien et au retour de la domination « orientale ». De Paris où il se trouve, Joseph Khoury expose, dans une interview à « L’Orient-Le Jour », ses vues concernant les principaux aspects géostratégiques (et historiques) de la crise qui déchire le Liban.
Question - Dans la conclusion de votre ouvrage, vous vous interrogez si le Liban, en tant qu’État (émirat, Ire et IIe républiques), n’est pas « un produit génétiquement vicié » ? Le Liban est-il un mythe ?

Réponse - « Le Liban “uni ” restera un mythe tant que “la liberté pour une partie des Libanais ne s’obtient que par la victoire militaire, grâce à une aide amie externe, sur l’autre partie, et vice versa”. Depuis mille ans, le Liban est un front de guerre entre l’Orient et l’Occident. »

Q - Pourquoi ?
R - « Dès son apparition en tant qu’entité stratégique, au 7e siècle, avec l’installation des maronites dans ses montagnes, le Liban a été perçu comme une “partie d’Occident” en Orient. Les maronites y disposent d’une zone fortifiée naturellement (montagne), proche de la mer (voie d’arrivée de l’aide occidentale), ils sont liés à l’Occident chrétien, et ils possèdent alors une capacité militaire forgée lors de la guerre aux côtés des Byzantins contre les Arabes. L’empire arabe les a aussitôt assiégés avec des tribus arabes et perses chiites fixées sur la côte, comme des sentinelles pour les empêcher de se connecter avec le monde chrétien. Le procédé d’encerclement et de dilution démographique n’a d’ailleurs pas cessé d’être utilisé à cet effet. Cette configuration d’assiégés liés à l’Occident et d’assiégeants liés à l’Orient est à l’origine de la guerre permanente au Liban. »

Q -Vous parlez « d’alternance de cycles impériaux », occidentaux et orientaux ?
R - « Les maronites ont vécu dans l’autonomie stratégique jusqu’à l’arrivée des croisés au 11e siècle qui va modifier la donne. Les croisés ont refoulé les tribus-sentinelles orientales vers la Syrie et permis aux maronites de se désenclaver et de se reconnecter avec l’Occident. Mais ce schéma allait se reproduire en sens inverse deux siècles plus tard, avec la reconquête orientale des États francs et la conquête mamelouke de la zone noyau maronite. Les anciennes tribus-sentinelles, devenues auxiliaires militaires de l’empire oriental, passent du statut d’assiégeant à celui de relais de la domination de l’empire oriental sur les maronites. C’est le fameux “émirat” qui va durer jusqu’à la révolte des maronites au 19e siècle. Puis, encore une fois, ce schéma va se reproduire en sens inverse : la réaction génocidaire de l’empire d’Orient et de ses relais locaux contre cette émancipation (1860) aboutit à l’intervention navale française qui marque le retour de l’Occident en Orient, cinq siècles après la défaite des Francs. »
« L’expédition navale des Marsouins français en 1860 institue un cycle étatique de type occidental en soustrayant les maronites à l’État oriental (province du Mont-Liban). Cette structure sera élargie grâce à